Comte du Perche et de Mortagne, Rotrou III appartient à cette noblesse des marches normandes qui gouverne par les châteaux, les fidélités et les alliances. Croisé de la première génération, allié puis parent politique d’Henri Ier d’Angleterre, acteur de la Reconquista auprès d’Alphonse le Batailleur, il fait du Perche un territoire relié aux grands théâtres du XIIe siècle.
« Chez Rotrou III, le Perche n’est pas un repli provincial : c’est un seuil, une marche armée, une porte ouverte vers la Normandie, l’Angleterre, l’Espagne et l’Orient latin. »— Évocation SpotRegio
Rotrou III naît probablement vers 1080 dans la maison de Châteaudun-Mortagne, fils de Geoffroy II, comte du Perche, et de Béatrice de Ramerupt ou de Montdidier. Son enfance appartient aux confins : le Perche touche la Normandie, regarde le Maine, surveille les routes du royaume capétien et vit sous la pression des lignages voisins.
Son père meurt alors que Rotrou est encore engagé dans les horizons de croisade. Le jeune héritier reçoit donc un pouvoir fortement militarisé, appuyé sur Mortagne, Nogent, les forêts, les abbayes et les châteaux d’une marche sensible. Gouverner le Perche, au tournant des XIe et XIIe siècles, revient à négocier sans cesse avec les ducs normands, les rois d’Angleterre, les comtes d’Anjou, les Bellême et les grands établissements religieux.
Il participe à la première croisade dans le sillage de Robert Courteheuse, duc de Normandie. Les récits tardifs et les traditions croisées l’associent aux combats de Nicée, d’Antioche et de Jérusalem. Même lorsque le détail exact des gestes demeure difficile à fixer, sa réputation de croisé est suffisamment forte pour suivre toute sa carrière.
De retour en Occident, il se retrouve au cœur des tensions anglo-normandes. La victoire d’Henri Ier Beauclerc à Tinchebray en 1106 transforme l’équilibre politique. Rotrou se rapproche du roi d’Angleterre, épouse Mathilde FitzRoy, fille naturelle d’Henri Ier, et devient ainsi un allié familial de la monarchie anglo-normande.
Son existence ne se limite pas au Perche. Il combat aussi en péninsule Ibérique aux côtés d’Alphonse Ier d’Aragon et de Navarre, dit le Batailleur. Il reçoit un rôle à Tudela, place stratégique de la vallée de l’Èbre. Le comte percheron devient alors un seigneur de frontière à deux échelles : marche normande d’un côté, marche chrétienne d’Espagne de l’autre.
En 1120, le naufrage de la Blanche-Nef lui enlève Mathilde FitzRoy, son épouse, et bouleverse l’aristocratie anglo-normande. Rotrou fonde ou favorise ensuite La Trappe en mémoire de cette femme disparue, inscrivant le deuil conjugal dans le paysage monastique du Perche.
Il meurt en 1144 devant Rouen, lors des opérations liées à la conquête de la Normandie par Geoffroy Plantagenêt. Sa mort par trait ou flèche, dans une ville assiégée, referme une vie qui fut presque toujours placée sur des lignes de front.
Rotrou III appartient à un lignage dont la force vient de sa position intermédiaire. Les comtes du Perche ne dominent pas un immense royaume, mais ils contrôlent des passages, des fidélités et des relais. Cette puissance de seuil explique leur rôle dans les conflits normands, angevins, capétiens et anglais.
Sa mère, Béatrice, l’inscrit dans des parentèles aristocratiques qui ouvrent vers l’Île-de-France, le Montdidier, le Roucy et les milieux déjà sensibles à l’aventure hispanique. Chez Rotrou, la croisade et la Reconquista ne sont donc pas seulement des élans spirituels : elles prolongent une culture familiale de la frontière.
Les femmes de sa vie sont essentielles pour comprendre la densité politique de sa trajectoire. Une première épouse, dont le nom n’a pas été conservé avec certitude, lui donne Béatrice, mariée ensuite dans une autre maison seigneuriale. Ce silence documentaire rappelle la fragilité des traces féminines dans les généalogies médiévales.
Mathilde FitzRoy, fille naturelle d’Henri Ier d’Angleterre, apporte une alliance de premier rang. Par elle, Rotrou entre dans l’intimité politique du roi anglo-normand. Le mariage n’est pas seulement sentimental ou dynastique : il relie les terres du Perche à des biens anglais, à la cour d’Henri et aux tensions de succession qui suivront la catastrophe de 1120.
Harvise ou Hawise d’Évreux, issue du milieu de Salisbury, devient ensuite son épouse. Elle représente une nouvelle articulation entre Perche, Normandie et Angleterre. Par elle naissent notamment Rotrou IV, futur comte du Perche, Geoffroy et Étienne, que les sources associent plus tard à la Sicile et à l’archevêché de Palerme.
Ses filles Philippa et Félicie prolongent la politique d’alliance. Philippa épouse Élie II, comte du Maine, reliant le Perche à un espace voisin et stratégique. Dans cette aristocratie, les femmes transmettent des droits, tissent des paix, ouvrent des héritages et font circuler la mémoire.
La nièce Marguerite de l’Aigle, mariée à García Ramírez de Navarre, montre encore cette logique. Par les femmes de sa parenté, Rotrou renforce des liens ibériques qui ne sont pas de simples aventures militaires, mais de véritables réseaux de pouvoir.
Rotrou III n’écrit pas une œuvre de plume : son œuvre est politique, militaire et territoriale. Elle se lit dans les sièges, les chartes, les alliances, les donations et les fondations religieuses. C’est une œuvre de pierre, de serment et de mémoire.
La première croisade lui donne une aura. Participer à l’expédition qui aboutit à Jérusalem place Rotrou dans le cercle prestigieux des chevaliers revenus du Levant. Ce prestige compte ensuite dans ses conflits locaux : le croisé possède un capital symbolique que les adversaires et les évêques doivent prendre en compte.
La guerre contre ou autour des Bellême illustre la violence des marches. Robert de Bellême, son puissant voisin et rival, incarne un autre modèle de domination féodale, plus brutal et plus centralisé. Rotrou doit composer avec ce voisinage dangereux, avec les incendies, les captures, les alliances et les arbitrages ecclésiastiques.
La Reconquista donne à Rotrou une seconde scène. En Aragon et en Navarre, il sert Alphonse le Batailleur, participe aux campagnes de la vallée de l’Èbre et reçoit un rôle à Tudela. Ce gouvernement ibérique révèle sa capacité à exporter hors du Perche des pratiques de commandement acquises dans les marches normandes.
À Tudela, Rotrou n’est pas un simple mercenaire de passage. Les mentions de son autorité, de ses hommes et de ses concessions montrent un ancrage réel dans l’administration d’une place conquise. Autour de lui apparaissent des compagnons normands ou anglo-normands, dont Robert Burdet, autre figure de la présence septentrionale dans la péninsule.
Sa fondation ou son soutien à La Trappe, lié au souvenir de Mathilde FitzRoy, ajoute une dimension spirituelle. L’aristocrate de guerre donne une forme monastique à son deuil et à son salut. Le paysage percheron garde ainsi la trace d’un événement maritime anglais devenu mémoire religieuse locale.
Sa dernière apparition majeure se situe dans la crise normande des années 1140. D’abord pris dans les jeux entre Étienne de Blois, Mathilde l’Emperesse et Geoffroy Plantagenêt, Rotrou finit associé au basculement qui ouvre la Normandie aux Plantagenêts. Sa mort devant Rouen est à la fois militaire et dynastique.
Le territoire de Rotrou III commence à Mortagne-au-Perche, cœur ancien du pouvoir comtal, et à Nogent-le-Rotrou, dont le nom même conserve la mémoire du lignage. Le Perche médiéval n’est pas une marge indistincte : c’est un pays de forêts, de collines, de routes surveillées et de châteaux.
La Normandie forme le deuxième horizon. Rotrou combat dans les affaires normandes, suit Robert Courteheuse en croisade, s’allie ensuite à Henri Ier, puis meurt devant Rouen. La ville normande devient le dernier théâtre d’une vie passée entre fidélité, opportunité et stratégie.
L’Angleterre compte par Mathilde FitzRoy et par les biens reçus en lien avec le mariage. Aldbourne et Wanborough, dans le Wiltshire, rappellent que les comtes du Perche participent aussi à l’espace anglo-normand, cet ensemble de terres reliées par la Manche, les chartes et les fidélités.
L’Espagne septentrionale ajoute un troisième cercle. Tudela, Zaragoza, Corella, la Navarre et l’Aragon inscrivent Rotrou dans l’histoire de la Reconquista. Son nom circule alors bien au-delà du Perche, dans des chartes et des mémoires de frontière.
La Trappe donne au territoire une profondeur spirituelle. L’abbaye naît ou se développe dans l’ombre d’un deuil conjugal : la disparition de Mathilde dans la Blanche-Nef. Ce lieu transforme une catastrophe dynastique en mémoire monastique percheronne.
La Terre sainte, enfin, reste un horizon fondateur. Même sans réduire sa vie à la croisade, il faut comprendre que Jérusalem donne à Rotrou une aura européenne. Le Perche devient, par lui, un pays relié aux récits de l’Orient latin.
Béatrice de Ramerupt ou de Montdidier, sa mère, doit être placée au commencement de l’histoire. Elle transmet à Rotrou une part de ses réseaux et de ses horizons. À travers elle, le comte du Perche s’inscrit dans une noblesse où les parentés féminines orientent les guerres, les mariages et les croisades.
La première épouse de Rotrou demeure presque anonyme dans la documentation. Ce silence n’est pas un détail : il dit la manière dont les femmes médiévales peuvent disparaître derrière la fonction matrimoniale. Elle compte pourtant, car elle donne naissance à Béatrice, fille aînée connue du lignage.
Mathilde FitzRoy est la figure féminine la plus politique et la plus tragique de sa vie. Fille naturelle d’Henri Ier d’Angleterre, elle fait de Rotrou le gendre du roi et l’introduit dans l’univers anglo-normand le plus élevé. Sa mort dans la Blanche-Nef, le 25 novembre 1120, frappe l’Europe aristocratique et laisse une empreinte durable dans la mémoire de Rotrou.
Philippa et Félicie, filles de Mathilde, incarnent l’héritage féminin de cette union. Philippa, mariée au comte du Maine, prolonge la diplomatie du Perche vers un voisinage essentiel. Félicie, moins documentée, rappelle que les filles peuvent être présentes dans la généalogie sans laisser un récit personnel complet.
Harvise d’Évreux, ou Hawise, seconde épouse mieux attestée après le drame de 1120, ouvre une nouvelle phase familiale. Elle donne au comte des fils appelés à maintenir ou diffuser le nom : Rotrou IV, Geoffroy, Étienne. Son rôle est celui d’une matrice dynastique dans un moment où la succession doit être sécurisée.
Marguerite de l’Aigle, sa nièce, n’appartient pas à son foyer immédiat, mais elle compte dans sa politique. Son mariage avec García Ramírez de Navarre sert les intérêts ibériques de Rotrou et montre comment les femmes de la parenté peuvent devenir des ponts entre Perche, Normandie et Navarre.
Enfin, les mères inconnues ou peu nommées de certains enfants illégitimes, notamment celle de Bertrand, rappellent un dernier angle mort. L’histoire aristocratique conserve le nom des fils quand ils réussissent, mais efface souvent les femmes dont ils sont issus. Une page honnête doit signaler cette absence sans la combler artificiellement.
Mortagne, Nogent-le-Rotrou, La Trappe, Rouen, le Wiltshire, Jérusalem et la vallée de l’Èbre : explorez les lieux où le comte du Perche transforma une seigneurie de marche en destin européen.
Explorer le Perche →Ainsi demeure Rotrou III de Perche, seigneur des seuils et des campagnes lointaines, dont la vie relie les forêts percheronnes aux murs d’Antioche, aux rives de l’Èbre, aux deuils de la Blanche-Nef et au siège final de Rouen.