Personnage historique • Langue, dictionnaires et mots vivants

Alain Rey

1928–2020
Le lexicographe qui fit entrer le monde entier dans le dictionnaire

Né à Pont-du-Château, Alain Rey devient l’un des grands artisans des dictionnaires Le Robert. Son territoire intime n’est pas seulement un lieu de naissance : c’est la langue française elle-même, avec ses provinces, ses ports, ses patois, ses régionalismes, ses mots populaires, ses mots savants et ses mots nouveaux. Dans l’Aunis, pays de La Rochelle et des parlers d’Ouest, son œuvre trouve un écho naturel : celui d’une France où chaque mot porte un paysage.

« Chez Alain Rey, le dictionnaire n’est pas un tombeau de mots morts : c’est un port ouvert, où arrivent les usages, les peuples, les époques et les territoires. »— Évocation SpotRegio

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De Pont-du-Château au royaume des mots

Alain Marie Rey naît le 30 août 1928 à Pont-du-Château, dans le Puy-de-Dôme. Son enfance est marquée par les livres, la culture familiale, la curiosité et une précocité scolaire qui le conduit très tôt vers les études. Il traverse les humanités, l’histoire, l’art, la politique et les langues comme autant de chemins vers une même obsession : comprendre comment les mots fabriquent le réel.

Après des études à Sciences Po, puis en lettres et en histoire de l’art à la Sorbonne, il accomplit son service militaire en Afrique du Nord. En 1952, installé en Algérie, il répond à une petite annonce de Paul Robert, qui cherche des collaborateurs pour un dictionnaire d’un genre nouveau. Cette réponse engage toute sa vie.

Alain Rey devient le premier collaborateur de Paul Robert pour le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française. Il entre alors dans une aventure éditoriale gigantesque : non pas seulement classer des mots, mais les relier, les faire circuler, montrer leurs familles, leurs images, leurs histoires, leurs usages.

Le premier grand Robert paraît dans les années 1960. Alain Rey participe ensuite aux grands instruments qui façonnent la culture française contemporaine : le Petit Robert, le Grand Robert, le Petit Robert des noms propres, les dictionnaires d’expressions, puis surtout le Dictionnaire historique de la langue française, publié en 1992.

Sa notoriété dépasse les bibliothèques. Pendant des années, sa voix accompagne les auditeurs de France Inter avec des chroniques sur les mots, leurs dérives, leurs surprises et leurs usages politiques. Il devient un passeur populaire, savant sans raideur, érudit sans mépris, gourmand de langue et attentif aux inventions quotidiennes.

Il meurt à Paris le 28 octobre 2020, à l’âge de 92 ans. Jusqu’à sa disparition, il demeure associé aux dictionnaires Le Robert, à une vision ouverte de la langue française et à l’idée que le français vit par ses métissages, ses régionalismes, ses emprunts et ses audaces.

Dans cette page rattachée à l’Aunis, il faut entendre moins une naissance qu’une affinité profonde : Alain Rey a défendu une langue habitée par les provinces, les ports, les usages locaux et les mémoires lexicales. Or l’Aunis, autour de La Rochelle, est précisément un territoire où la langue française dialogue avec l’Atlantique, la Saintonge, le Poitou et les mondes lointains.

Josette Rey-Debove, Danièle Morvan et la fidélité au travail partagé

Les amours d’Alain Rey sont inséparables de sa vie de dictionnaire. En 1954, il épouse Josette Debove, devenue Josette Rey-Debove, linguiste, sémiologue et lexicographe majeure. Leur rencontre a lieu dans l’équipe du Robert : l’amour, chez eux, se noue autour de la langue, des fiches, des définitions, des usages et de l’immense chantier lexicographique.

Josette Rey-Debove n’est pas une simple épouse dans l’ombre du grand lexicographe. Elle est l’une des grandes figures scientifiques et éditoriales du Robert, coautrice et codirectrice de travaux essentiels, spécialiste des signes, des dictionnaires et de la description du français. Leur couple forme une alliance intellectuelle d’une rare intensité.

La vie commune d’Alain Rey et de Josette Rey-Debove dure plusieurs décennies, jusqu’à la mort de celle-ci en 2005. Ils n’ont pas d’enfants, mais leur postérité est immense : elle tient aux ouvrages, aux éditions, aux milliers de mots définis, repris, corrigés, rajeunis, transmis.

En 2008, Alain Rey épouse Danièle Morvan, elle aussi lexicographe et collaboratrice de longue date des éditions Le Robert. Là encore, l’amour ne se sépare pas du métier : Danièle Morvan accompagne une part décisive de la vie éditoriale du dictionnaire et participe notamment à l’univers du Dictionnaire culturel en langue française.

Ces deux unions disent beaucoup d’Alain Rey. Sa vie sentimentale n’est pas celle d’un séducteur spectaculaire ; elle est celle d’un homme dont les liens les plus profonds se forment dans une communauté de travail, de langage, de livres et de transmission.

Évoquer ses amours, c’est donc évoquer une manière d’aimer par la pensée et par l’œuvre. Chez Alain Rey, la tendresse semble passer par la complicité lexicographique : chercher ensemble le sens juste, discuter un usage, traquer l’origine d’un mot, faire tenir dans une définition toute une vie de culture.

Un libertaire du dictionnaire dans la France des normes

Alain Rey occupe une place singulière dans la société française du second XXe siècle. Il travaille dans l’un des objets les plus normatifs qui soient, le dictionnaire, mais il refuse d’en faire une police de la langue. Pour lui, un dictionnaire ne doit pas seulement dire ce qu’il faut écrire : il doit observer ce que les locuteurs inventent.

Cette position le rend profondément moderne. Alors que beaucoup rêvent d’une langue figée, il accueille les mots du quotidien, les emprunts étrangers, les innovations médiatiques, les régionalismes, le verlan, les termes techniques et les créations populaires. Il sait que la langue est vivante précisément parce qu’elle bouge.

Son rapport aux territoires est essentiel. Un mot n’a pas la même histoire selon qu’il vient d’un atelier, d’un port, d’une cuisine, d’une cour de récréation, d’un marché, d’un pays rural ou d’une ville universitaire. Le lexicographe doit entendre cette diversité et lui donner une place.

L’Aunis, territoire de passages atlantiques, de voisinages poitevins et saintongeais, convient particulièrement à cette lecture. La Rochelle, les îles proches, les marais et les échanges maritimes rappellent que le français n’est jamais isolé : il est traversé par les routes, les ports, les métiers et les rencontres.

Alain Rey n’est pas académicien au sens institutionnel classique, même si l’Académie française reconnaît plusieurs de ses ouvrages par des prix. Son autorité vient d’ailleurs : de la somme de travail, de la précision, de la culture historique et d’une capacité rare à parler des mots au grand public.

Il est ainsi devenu une figure familière : barbe blanche, œil pétillant, voix chaleureuse, goût de la formule. Mais derrière cette image se trouve un travailleur immense, capable de tenir ensemble l’étymologie, la littérature, l’histoire sociale, la politique et l’actualité la plus vive.

Le Robert, le Dictionnaire historique et la langue en mouvement

L’œuvre d’Alain Rey ne se réduit pas à un livre, car elle irrigue toute une constellation de dictionnaires. Le Grand Robert donne au français une architecture ample, analogique, riche de citations et de correspondances. Le Petit Robert devient un compagnon de générations d’élèves, d’étudiants, d’écrivains, de journalistes et de lecteurs curieux.

Avec le Dictionnaire historique de la langue française, publié pour la première fois en 1992, Alain Rey propose l’un de ses gestes les plus puissants. Chaque mot y devient un récit : il naît, voyage, change de sens, rencontre d’autres langues, se spécialise, se popularise, disparaît parfois, renaît ailleurs.

Ce dictionnaire historique est une sorte de carte de France et du monde. On y voit passer le latin, le grec, l’arabe, l’italien, l’anglais, les langues régionales, les techniques, les guerres, la cuisine, la médecine, la mer, la religion, l’amour, l’argent, les arts et les métiers.

Alain Rey écrit aussi sur Littré, sur Antoine Furetière, sur l’histoire du français, sur les expressions et sur la culture des mots. Il n’est pas seulement fabricant de dictionnaires ; il est historien de la lexicographie, héritier critique de ceux qui ont voulu comprendre la langue française avant lui.

Son rôle médiatique amplifie cette œuvre. À la radio, à la télévision, dans la presse, il transforme chaque mot en petite enquête. Un terme politique, un anglicisme, un mot d’argot ou une expression populaire deviennent sous sa voix un fragment d’histoire collective.

Son génie tient à cette hospitalité. Dans son univers, le dictionnaire n’exclut pas : il accueille, situe, explique, date, nuance. Il rappelle que juger une langue avant de la comprendre est souvent une erreur, et que comprendre les mots, c’est déjà comprendre les sociétés qui les prononcent.

L’Aunis comme pays des mots d’Ouest

Alain Rey n’est pas né en Aunis : il naît en Auvergne, travaille surtout à Paris et appartient à la grande histoire éditoriale du Robert. Mais son œuvre permet de rattacher fortement sa mémoire à tous les territoires où la langue française se colore de parlers locaux, de noms de lieux, de traditions maritimes et de régionalismes.

L’Aunis, autour de La Rochelle, est l’un de ces territoires précieux. Ancienne province ouverte sur l’Atlantique, voisine de la Saintonge et du Poitou, elle possède une mémoire de mots liés à la mer, aux marais, au commerce, à l’exil, aux îles, aux métiers du port et aux circulations lointaines.

Pour une page SpotRegio, ce rattachement a du sens : Alain Rey est le personnage qui apprend à regarder un territoire par son vocabulaire. Explorer l’Aunis avec lui, c’est se demander quels mots disent les quais de La Rochelle, les villages de l’arrière-pays, les vents, les pertuis, les marchés, les noms de familles, les patois et les traces d’anciens usages.

La Rochelle occupe ainsi une place symbolique. Ville de librairies, de médiathèques, de festivals, de ports et de mémoire protestante, elle représente une France lettrée et maritime où les mots voyagent autant que les navires. Le lexicographe y devient un guide invisible.

Le lien avec l’Aunis doit donc être compris comme un lien éditorial et linguistique, non comme un fait de naissance. Alain Rey est ici le passeur idéal pour une région dont la richesse tient aussi à la langue : aux noms de lieux, aux expressions populaires, aux parlers de l’Ouest et à la longue histoire des échanges atlantiques.

Cette nuance est importante : ne pas fabriquer une origine, mais construire une affinité juste. Alain Rey appartient à tous les territoires qui refusent de laisser leurs mots disparaître. À ce titre, l’Aunis peut l’accueillir comme un compagnon de découverte, un éclaireur des mots locaux et des paysages parlés.

Lieux d’âme et de mémoire

Destins croisés

Découvrez les terres lexicales d’Alain Rey, de l’Aunis à Paris, de La Rochelle au Robert

La Rochelle, l’Aunis, les pertuis charentais, Pont-du-Château, Paris, les éditions Le Robert et France Inter : explorez les lieux où la langue française devient paysage, mémoire, usage et aventure populaire.

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Ainsi demeure Alain Rey, non comme un gardien sévère du français, mais comme un navigateur de mots : un homme qui sut montrer que chaque terme a son histoire, chaque territoire sa langue, et chaque dictionnaire sa part de voyage.