Pays des mille étangs, la Brenne est un monde à part, suspendu entre ciel et eau, où les hérons cendrés veillent sur des étangs que les moines cisterciens creusèrent au Moyen Âge — l'un des plus extraordinaires paysages naturels de la France intérieure.
La Brenne s'étend dans l'ouest du département de l'Indre, entre la Creuse au sud et la Claise au nord. Son paysage est unique en France : plus de 1 200 étangs parsèment un plateau d'argile imperméable recouvert de landes, de forêts de chênes et de bouleaux. Ces étangs, dont les plus grands couvrent plusieurs centaines d'hectares, créent un réseau aquatique d'une richesse écologique exceptionnelle. Le Parc naturel régional de la Brenne, créé en 1989, protège ce territoire de 167 000 hectares. Ses étangs accueillent plus de 260 espèces d'oiseaux, dont le blongios nain, la guifette moustac et la loutre d'Europe. Le village du Blanc, sur la Creuse, en est la capitale. Mézières-en-Brenne, Rosnay et Azay-le-Ferron sont les autres bourgs qui rythment ce pays de l'eau et du silence.
La Brenne fut habitée dès la préhistoire, comme en témoignent les nombreux tumulus et menhirs qui jalonnent ses landes. Les Bituriges Cubi y pratiquaient l'élevage et la pêche dans les zones marécageuses naturelles. Sous l'Empire romain, la région était traversée par des voies secondaires reliant Argentomagus (Argenton-sur-Creuse) aux villes de la Touraine. C'est au Moyen Âge que la Brenne acquit son visage actuel. Les moines cisterciens de l'abbaye de Fontgombault, fondée en 1091, entreprirent de creuser et d'aménager les étangs pour la pisciculture. Cette activité, source de revenus considérables, fut imitée par les seigneurs locaux et les autres établissements religieux. Au XIIe siècle, la Brenne comptait déjà plusieurs centaines d'étangs. La carpe, la tanche et le brochet devinrent les richesses du territoire. Les seigneurs de Mézières, vassaux des comtes de Berry, exercèrent leur autorité sur ce pays difficile d'accès. La forêt et les marécages en faisaient une terre de refuge pour les hors-la-loi et les ermites. Plusieurs saints locaux — saint Cyran, saint Genou — y fondèrent des ermitages qui devinrent des centres de pèlerinage. La guerre de Cent Ans épargna relativement la Brenne, dont l'isolement constituait une protection naturelle. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la Brenne connut un essor de la pisciculture commerciale. Les carpes de Brenne étaient vendues jusqu'à Paris et dans les grandes villes du royaume. La Révolution dispersa les moines et transforma les structures foncières, mais la pisciculture survécut. Au XIXe siècle, les naturalistes découvrirent la richesse ornithologique de la Brenne. Alphonse Milne-Edwards, zoologiste, fut l'un des premiers à décrire scientifiquement la faune de ces étangs.
La Brenne est un pays du silence et de la contemplation. Ses étangs miroitants sous le soleil couchant, ses landes de bruyère, ses forêts de chênes pédonculés et ses villages aux maisons de meulière composent un paysage d'une beauté mélancolique et apaisante. C'est un territoire qui se mérite : il faut s'y aventurer à l'aube, quand les brumes matinales enveloppent les étangs et que les hérons décollent en silence. La gastronomie de la Brenne est celle de l'eau douce : la carpe à la brennouse, le brochet au beurre blanc, la tanche frite, les écrevisses à la nage. Les vins de Touraine voisine accompagnent ces plats. La fête de la carpe, célébrée chaque automne à Mézières-en-Brenne lors de la pêche des étangs, est l'un des événements les plus pittoresques du Berry.
La Brenne est ce pays que l'on n'attendait pas — un monde de silence et de lumière rasante sur les étangs, où les moines cisterciens ont transformé les marécages en jardins aquatiques, et où chaque aube révèle une France intime et secrète que les siècles n'ont pas su effacer.